Grandes manoeuvres
4 oct 1997
Auteur: Quine, Dany
Bétonner le plancher d'une galerie d'art pour le temps d'une exposition semble aussi farfelu qu'invraisemblable. C'est pourtant ce que Florent Cousineau vient de réaliser à la Chambre Blanche dans le cadre d'une audacieuse résidence d'artiste. Son installation nous fait prendre conscience de notre corps et de ses liens permanents avec le sol.
Une bétonneuse ronfle au milieu de la rue Christophe-Colomb. De son estomac tourbillonnant, s'échappe un long tube qui rampe sur le trottoir, gravit quelques marches et glisse à l'intérieur d'un bâtiment par la chambranle d'un porte entrouverte. De la bouche de l'étrange crotale, jaillit une matière noire que des ouvriers, râteaux en mains, s'empressent d'étendre sur les lames usées d'un vieux plancher.
Plus de 30 000 livres de béton seront ainsi déversées et étalées sur le parquet d'exposition de la Chambre Blanche qui, depuis le 16 septembre, héberge une résidence d'artiste pour le moins surprenante. «Il s'agit d'un work in progress», précise Florent Cousineau qui, à quelques heures seulement du vernissage, transpire d'enthousiasme.
Plongé dans l'obscurité et assourdis par un incessant sifflement, nous avançons à tâtons. La passerelle métallique sur laquelle nous nous engageons s'enfonce dans la pénombre de la galerie comme s'il s'agissait d'une jetée flottant sur le lagon immobile d'une mine abandonnée. À bâbord, deux flammes fluettes reposant sur des tumulus de charbon de bois frôlent la surface de l'eau. À tribord, partiellement masqués par une colonne, cinq chalumeaux crachent insolemment leur gaz enflammé.
«Nous oublions trop souvent le sol avec lequel nous entretenons pourtant un contact permanent, d'affirmer l'artiste. Mon projet vise en quelque sorte à nous faire prendre conscience de notre rapport au sol.»
Nous quittons la galerie pour y retourner aussitôt par un autre accès, lequel se cache derrière une bâche. Retenu par des barrières antiémeutes, nous déchiffrons l'installation selon une nouvelle perspective. Contemplés de front, les cinq chalumeaux qui s'alignent comme des bouées multiplient leurs faisceaux bleuissant dans le miroir du revêtement de béton que l'on a recouvert d'une mince couche d'eau.
«J'ai entrepris mon projet comme s'il s'agissait d'un jardin zen ; j'ai finalement abouti à une sorte de paysage urbain, poursuit Cousineau. J'étais d'abord curieux de savoir comment le son se propagerait dans ce nouvel espace. Je suis emballé par le résultat. Non seulement la sonorité est-elle envoûtante mais, vue d'ici, la réflexion des objets et des visiteurs qui s'avancent sur la passerelle est étonnante... On dirait un sol sans fond.»
Tout en commentant son projet, l'artiste tente de retracer l'origine de cette fascination pour la terre, le feu et l'eau. Il me parle de l'incendie qui a détruit sa maison il y a quelques années, de son enfance passée à Forestville, près du fleuve, et d'une oeuvre de Daniel Buren qu'il a vue récemment à Lyon et qui l'aurait fortement impressionné ; face à l'hôtel de ville de cette cité marquant la rencontre du Rhône et de la Saône, une fontaine imaginée par le célèbre créateur français projette des jets d'eau qui ressemblent à des flammes...
Un microcosme
La galerie de la Chambre Blanche abrite un microcosme ; la terre, le feu et l'eau se fusionnent à l'air que suggère la vacuité de l'espace - il pourrait également s'agir des cinq éléments chinois, soit la terre, le feu, l'eau, le bois (le charbon de bois) et le métal (la passerelle). Cette dimension symbolique échappe à l'artiste qui avoue n'avoir rien prémédité de tel. De surcroît, il ne semble pas remarquer la quantité de liens que son installation entretient avec l'idée du corps.
Le corps m'apparaît en effet comme étant peut-être la thématique dominante de cette saisissante mise en scène ; nous nous heurtons constamment à sa réalité. De l'étroitesse de la passerelle, laquelle oblige les visiteurs à se frôler, à la clôture antiémeute, dont la présence choquante provoque une confrontation, s'ajoutent de nombreux aspects qui suggèrent l'idée du corps.
À cet égard, plusieurs reconnaîtront sans doute dans l'alignement des chalumeaux une représentation de ce même corps. En effet, leur nombre ne symboliserait-il pas les cinq parties du corps humain ainsi que les cinq sens qui lui sont rattachés?
Puisqu'il s'agit d'un work in progress, comme se plaît à le rappeler Florent Cousineau, les spectateurs qui iront faire un tour à la Chambre Blanche après la publication de ce texte risquent de se retrouver devant un dispositif quelque peu différent.
Notons que ce passionné de la «manoeuvre» compte poursuivre son projet au-delà de la clôture de l'exposition en découpant le plancher de béton, lequel aura conservé par empreinte la «mémoire» du parquet de la galerie, pour recréer avec les dalles obtenues une autre installation, cette fois-ci dans une galerie de Montréal. Avec la complicité d'étudiants en arts visuels de l'université Laval, il envisage même le déménagement individuel de ces plaques jusqu'à leur destination. L'avis est lancé aux éventuels transporteurs qui voudront bien commanditer le projet!
FLORENT COUSINEAU, installation. Jusqu'au 19 octobre, à la Chambre Blanche. 185, rue Christophe-Colomb Est, Québec. Ouvert du mardi au dimanche de 13 h à 17 h.
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