Points de vue
27 jul 2002
Auteur: Quine, Dany
Célébrant ses 15 ans d'activités culturelles, la Maison Hamel-Bruneau offre cet été sa Biennale d'art actuel. Autour et à l'intérieur de la séduisante villa anglo-normande du chemin Saint-Louis, quatre artistes proposent ainsi des créations regroupées sous le thème Paysages et autres fictions. Conçu par la commissaire invitée Lisanne Nadeau, l'événement se présente de façon diversifiée, autant à l'égard des disciplines privilégiées que des manières d'appréhender la thématique.
Par les temps qui courent, la question des relations que l'humanité entretient avec son environnement - qu'il s'agisse des relations esthétique, sociale, économique, cybernétique et autres - semble préoccuper nombre de personnes, à commencer par les artistes, qui se penchent de plus en plus sur le sujet. Pas étonnant que plusieurs d'entre eux s'intéressent actuellement à l'exploration du paysage, un thème inspirant pour quiconque demeure préoccupé par son univers environnant ; tandis que nous assistons, avec les progrès de la physique quantique, de l'astrophysique et des technologies de l'informatique, à une redéfinition en profondeur de la notion d'espace, l'art s'ouvre vraisemblablement à de nouvelles perspectives.
Bien qu'en Occident l'art du paysage ait été pratiqué avant notre ère, notamment au cours de l'Antiquité romaine (pensons aux fresques de Pompéi), il n'acquiert un statut d'art autonome qu'au XVIe siècle (le mot " paysage " apparaît d'ailleurs dans la langue française au cours de la Renaissance). Florissant du XVIIe au XIXe siècle, l'art du paysage connaîtra cependant un certain déclin au cours du XXe siècle (hormis en art traditionnel) pour renaître assez récemment dans la foulée du renouveau figuratif en peinture contemporaine.
Aujourd'hui, le thème est exploité selon les orientations les plus diverses, allant de l'approche descriptive classique à l'évocation poétique. Avec Paysages et autres fictions, c'est plutôt vers cette dernière tendance que le collectif nous entraîne.
" Le thème du paysage m'a toujours intéressée ; l'histoire du paysage, c'est aussi l'histoire de l'Homme, souligne d'emblée Lisanne Nadeau. Le paysage, c'est d'abord et avant tout une façon de regarder, poursuit-elle. Voilà pourquoi j'ai réuni quatre regards différents, quatre approches distinctes où la présence de l'intime demeure toutefois toujours palpable. Je n'ai surtout pas sélectionné des artistes pour illustrer un thème ; il m'a semblé plus intéressant de regrouper des créateurs de sensibilités différentes qui avaient déjà, dans leurs démarches respectives, abordé le thème élargi du paysage. "
regarder autrement
Parmi l'ensemble des propositions, le travail de Florent Cousineau m'a semblé à la fois le plus éloquent, le plus riche, le plus original et le plus convivial en regard du thème. Il faut s'abandonner au jeu qu'il propose et regarder dans les dizaines de petits viseurs - des judas - qu'il fait pousser sur la pelouse de la Maison Hamel-Bruneau afin de découvrir combien de paysages nous étreignent à notre insu. À l'intérieur de la villa, d'autres plantules du même artiste couronnent une chaise de parterre dans laquelle nous prenons place pour constater comment l'art du portrait (genre que l'on oppose généralement au paysage dans l'histoire de l'art) peut éclore sous d'autres horizons.
Nourries d'une belle poésie, les compositions de Marie-Josée Coulombe, laquelle tire parti de la technologie numérique, offrent aussi un terreau fertile à la germination de réflexions relatives au thème. Outre sa série de nuages élaborés à partir de détails de photographies de famille, son oeuvre conçue pour les jardins extérieurs nous oblige à renouveler notre perception de l'environnement et, surtout, à nous décentrer. Plantant sur le parterre des nuées de pixels transposés sous la forme de petits miroirs reflétant l'azur, elle renverse l'ordre des choses et nous permet de déambuler là où notre regard souvent s'égare.
Chez les deux autres participants du collectif, les liens tissés entre les créations et le thème m'ont semblé beaucoup moins évidents. C'est le phénomène de la gravitation qui, apparemment, demeure le point d'ancrage des oeuvres de Richard Mill, lequel connote ainsi le thème du paysage en fonction d'un rapport physique entre la masse respective des corps.
Or, le lien avec le paysage paraît à ce point ténu que l'on se demande si son travail, particulièrement en ce qui concerne son projet extérieur, ne reflète pas davantage son intérêt pour la navigation. Évoquant le color-field américain, sa composition présentée à l'intérieur s'avère peut-être un peu plus éloquente, à la condition cependant d'être un familier du discours de Clément Greenberg et des champs colorés de Barnett Newman.
Il me fut encore plus difficile de saisir la pertinence des propositions de Murielle Dupuis-Larose en fonction de la thématique. Ses installations vidéo, montrant le visage d'un enfant balayant l'espace dans un mouvement de ralenti hypnotique, permettent-elles véritablement d'assimiler le sujet filmé à la notion de paysage ou n'attirent- elles pas plutôt l'attention sur la mécanique formelle des projections et la séduction exercée par les ébats d'un nourrisson ? L'ambiguïté persiste...
Contours vagues
Cette Biennale d'art actuel 2002 offre donc diverses visions esthétiques qui, dans une certaine mesure, ont parfois tendance à évoluer en périphérie du sujet, de manière accidentelle pourrait-on croire, de sorte que ceux et celles qui s'attendent à approfondir la question du paysage risquent de demeurer sur leur appétit.
Ainsi, nous nous demandons si le thème ne se présente pas d'abord comme un sujet aux contours vagues, une sorte de prétexte visant à fournir aux créateurs toute la latitude nécessaire à l'expression de leurs univers intérieurs, ce qui, du reste, nous entraîne bien loin de cet autre, de cet ailleurs, de ces lieux qui nous enveloppent et que nous appelons d'ordinaire le paysage.
En supposant qu'il en soit ainsi, nous pourrions peut-être expliquer le caractère équivoque du titre de la Biennale d'art actuel 2002, où la notion même de paysage paraît davantage assimilée à une création de l'imaginaire, à " un état d'âme " pour reprendre les mots de l'écrivain suisse Henri Frédéric Amiel, qu'à cet espace environnant dans lequel notre regard se perd.
En somme, un thème peut orienter ou baliser une démarche, mais aussi - et il s'agit ici d'une tendance très à la mode en art contemporain - offrir une occasion de manier l'art du paradoxe et du paradigme. Bref, tout demeure évidemment une question de point de vue...
 |