Florent Cousineau
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Bâtisseurs d'espace
16 nov 2002

Auteur: Allard, Nicole

L'un s'attaque au béton industriel, exacerbe les propriétés architectoniques du matériau, façonne l'immuable et le monumental. L'autre échafaude l'éphémère par des structures de bois délicates et des assemblages précaires qui exaltent la nature. Rien dans ces oppositions sculpturales ne destinait Florent Cousineau et André Du Bois à faire oeuvre commune. Ensemble, ils se font bâtisseurs d'espace.

Au départ, l'exposition Sur la brèche devait réunir deux solos de sculpteurs aux démarches originales et s'adonnant à l'installation depuis plusieurs années. Mais voilà qu'une certaine magie opère en cours de route et que les deux propositions, pourtant bien éloignées dans l'approche, ne font plus qu'une. Rarement a-t-on vu l'espace de la galerie Rouje aussi magistralement " pris en charge ".

Une imposante colonnade, naissant sur le trottoir de la rue Saint-Joseph, traverse sur sa lancée la vitrine de la galerie et vient diviser d'un seul trait tout l'espace intérieur. Cet alignement symétrique happe le regard dès le seuil franchi pour l'élever jusqu'au plafond, puis l'entraîne au loin dans un effet de perspective fuyante et efficace. Impression de profondeur et surtout illusion de grandeur : nous voici peut-être introduits dans la nef d'un temple qui s'emplit de l'écho de nos pas.

Chaque travée à parcourir réserve des points de vue nouveaux et s'anime de confrontations formelles inattendues. De frêles charpentes de bois fixées en porte-à-faux, tels de longs becs d'oiseau recourbés, forment une arche fragile au-dessus de nos têtes et ouvrent un passage. D'autres ossatures, plus chétives encore, dessinent des ombres sinueuses sur les murs. Suspendus à des filins d'acier, des assemblages de bois de grève et de pierres simplement déposées défient les lois de l'équilibre. Au sol, des étalements de pierre tout aussi instables.

Sur la brèche signifie être dans l'action. Un titre bien senti. Comptant plusieurs projets d'intégration à l'architecture, Florent Cousineau connaît en effet la fébrilité qu'occasionne la réa-lisation d'une oeuvre d'une telle envergure. Ses 12 colonnes de béton armé ont été coulées en moins de quatre heures dans l'urgence et dans la contrainte de voir durcir trop tôt le matériau ou d'en perdre le contrôle. Chacune a nécessité plusieurs interventions, dont l'ajout d'un pigment noir dans la masse liquide. Un travail physique éreintant depuis l'arrivée de la bétonnière à la porte de l'atelier jusqu'au démoulage final, puis du transport à la mise en place en galerie.

Résultat audacieux

Le résultat séduit par son audace. Les lourds fûts ainsi dressés, s'ils ont pris l'aspect du marbre, exhibent des surfaces inégales et lisses. Renflements, galbes et autres déformations, parfois dramatisés par un éclairage intégré à même le béton, appellent une grande sensualité. Des fragments détachés de la masse, tels des lambeaux de matière, tombent le long des flancs avec la souplesse d'un drapé. De solides et de rigides, les " piliers " se fondent étonnamment en des configurations organiques et fluides. " Une poésie de la forme et de la contre-forme qui n'enlève rien à leur caractère structural ", insiste Florent Cousineau. Celui-ci rêve d'ébranler les colonnes du temple, de voir un jour architectes et promoteurs d'ici " délaisser les sentiers battus pour s'engager dans une approche plus contemporaine en construction avec la complicité des artistes. "

À la monumentalité et à la verticalité répondent les oeuvres évolutives et temporelles d'André Du Bois. " Je suis un dessinateur et un sculpteur avant tout, fait-il remarquer. Je travaille avec l'espace, la lumière ambiante et le mouvement. Ses Îles solitaires, son Paysage à bercer ou son Paysage suspendu, de même que ses constructions évidées ou pleines, sont d'ailleurs en continuelle édification, " en constant surgissement ", comme l'indiquait si bien Serge Fiset dans un article de la revue Espace. Ils prennent forme au hasard des cueillettes dans l'accumulation des matériaux naturels trouvés sur les rives du fleuve ou ramassés sur un chantier de construction. Ils se précisent ou disparaissent dans la répétition des gestes et dans les manipulations nombreuses comme dans L'Oiseau d'eau (visible sur la mezzanine), un grand bois flottant recouvert de lattes qu'on croirait enserré dans un sarcophage. Rien d'arrêté ni de fixé dans la plupart des assemblages qu'il se permet de faire et de défaire à satiété.

L'exposition Sur la brèche illustre donc de belle manière le paradoxe du durable et de l'inachevé, de l'équilibre et du déséquilibre, de la pesanteur et de la légèreté. Partout des échappées visuelles, des changements d'échelle et des détails subtils avivent les forces unanimes et les tensions contradictoires de l'ensemble. Une heureuse connivence !


 
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