Florent Cousineau
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Chambres d'hôtel
23 jan 1993

Auteur: Delagrave, Marie

Qu'y a-t-il de plus banal, de plus anonyme qu'une chambre d'hôtel, pourrait-on penser. Mais c'était sans compter sur les 15 artistes invités par la Chambre blanche à «résider» dans autant d'hôtels du centre-ville pendant 10 jours. Leurs propositions plastiques tout comme les réflexions qu'elles sous-tendent font littéralement voler en éclats clichés et préjugés !

Sous le titre Chambres d'hôtel, la Chambre blanche, doyenne des centres d'artistes de la capitale, souligne son 15e anniversaire de brillante façon. En effet, l'idée de base étonne déjà par son originalité : inviter 15 artistes (jeunes ou chevronnés, du Québec et d'ailleurs) à travailler dans une chambre d'hôtel en tenant compte des caractéristiques physique, sociale ou politique qu'évoque pour eux ce lieu.

Du 10 au 21, le public a eu l'occasion de voir ces créateurs à l'oeuvre. Et éventuellement de constater, selon le moment où cette visite aura été effectuée, que les participants se seront montrés à la hauteur des attentes que la Chambre blanche avait placées en eux.

Variées, sensibles et intelligentes, leurs interventions séduisent, provoquent, déconcertent, mais ne déçoivent pas.

Anatomie, sida, santé mentale

Au Château Grande-Allée, Shelagh Keeley (une Ontarienne établie à New York) présente plutôt sagement des photographies de deux projets antérieurs. Mais c'est surtout vers la salle de bains qu'il faut se diriger, pour y voir les dessins anatomiques que lui a suggérés l'architecture interne de la chambre.

Le caractère organique de ce travail trouve un certain écho dans celui du Torontois Mario Scattoloni (Roussillon Québec) qui, tout près de la rue Notre-Dame-des-Anges, ose aborder directement (et assez crûment) la sexualité, maritale ou non, confrontée au sida. Coeurs sensibles, s'abstenir...

À la Maison Sainte-Ursule, Claudie Gagnon (de Québec) traite un autre aspect de la vie de couple : les aléas inhérents ( ? ) à sa longévité. De la lune de miel très «sucrée»... au naufrage dans l'ennui, son installation apparaît comme un éloge du célibat ! La Torontoise Evelyn Mitsui s'interroge justement sur cette éventualité au Centre international de séjour, alors que sa chambre-chrysalide questionne les trois images archétypales de la femme (l'épouse, la religieuse, la prostituée).

Si avec Françoise Girard (de Québec), la chambre de l'Hôtel du Vieux-Québec se transforme comme par magie en cocon douillet et protecteur, tout à fait approprié à ce «temps pour soi» indispensable à la santé mentale, sa collègue Karen Pick (Le Classique) renverse dramatiquement cette assertion alors que son installation nous parle plutôt d'isolement et de folie.

Introspection du quotidien

L'idée de la chambre comme lieu introspectif se retrouve également chez les Montréalais François Vallée (Le Priori) et Michel Goulet (Manoir Victoria). L'errance mélancolique prime chez le premier (avec un environnement dominé par le violet), tandis que le second nous fait part de ces tortueuses (et bourdonnantes !) élucubrations d'un esprit «en transit». Efficace !

Logée au Holiday Inn du centre-ville, Marlene Klassen (de Toronto) a voulu pointer le conformisme d'une chambre d'hôtel de classe moyenne habitée par un couple de classe moyenne doté de convictions associées à la... classe moyenne. Son oeuvre, fort heureusement, échappe à la norme !

Le Montréalais Guy Pellerin, lui, n'y est pas allé de main morte. Il a vidé sa chambre du Château Frontenac de tous ses éléments, après toutefois les avoir soigneusement dessinés (en n'en conservant que la ligne contour) dans un cahier placé bien en évidence au milieu de la pièce. Un très beau travail d'observation !

Immigration et identité

Le Torontois Michael Davidson (Centre international de séjour) et le Québécois Patrick Altman (Hilton) traitent tous deux de l'immigration. Davidson raconte, par l'entremise de nombreux symboles, l'épopée de l'immigration massive de ses ancêtres irlandais (mais bien peu ont survécu aux maladies et à la pauvreté) à Grosse-Île, en 1847. Altman a pour sa part installé dans la fenêtre de sa chambre une immense reproduction photographique de la carte postale du paquebot qui l'a amené, petit garçon, avec sa famille, de la France au Québec.

Installé dans la salle de conférences du Clarendon, Jeffrey Norgren (Calgary) commente la construction de l'identité culturelle par les «businessmen» de l'industrie touristique, notamment en usant des images du Bonhomme Carnaval et du traditionnel petit déjeuner aux crêpes offert par les organisateurs du Stampede de Calgary. Ironique !

Bien installé dans sa suite du Radisson-Gouverneurs, Florent Cousineau (de Québec) a «généreusement» prêté quotidiennement celle-ci à des amis. Il leur a toutefois demandé de laisser des traces de leur séjour, pour ensuite organiser dans l'espace les objets et photographies issus de ces «expériences». Il est le seul, avec le Belge Michel François qui aborde au Concorde une certaine qualité de rapport à la matière, à avoir mis l'accent davantage sur le processus de la résidence que sur la réalisation d'un produit fini.

Chose certaine, les théoriciens de la Chambre blanche auront du pain sur la planche, au cours des prochains mois, à décortiquer tous les tenants et les aboutissants des 15 propositions artistiques brièvement esquissées ici. Le public, lui, aura reculé encore un peu plus les frontières de sa compréhension du monde.

CHAMBRES D'HÔTEL, événement collectif organisé par la Chambre blanche. Bien que les artistes soient déjà repartis, les «traces» de leur occupation demeureront sur place jusqu'au 31 janvier. Horaire des visites : du mercredi au dimanche de 13 h à 17 h. Un dépliant les localisant est disponible au 185, Christophe-Colomb Est, et dans les hôtels participants.


 
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