Sans toit ni loi
13 sep 2001
Auteur: Nathalie Côté
Un des "drapeaux climatiques" de Nathalie Allard.
Soutenus par une volonté de brouiller et d'interroger l'environnement codé des villes, en rupture avec l'évidence et la certitude, les artistes occupent à leur façon le paysage urbain.
L'idée est vraiment dans la lignée des divers projets d'interventions urbaines de la Chambre blanche. Occuper les toits du quartier Saint-Roch n'est pas banal. Installer des oeuvres visibles uniquement de la rue, mais demeurant inaccessibles, cela s'avère aussi un défi lancé aux quatre artistes réunis pour l'occasion. Tous ont porté une attention particulière aux éléments naturels, utilisant l'eau, le vent et toutes les variations climatiques possibles. Avec Les Locataires du haut, Nathalie Allard a fait son chemin entre la Chambre blanche et la bibliothèque Gabrielle-Roy, laissant des drapeaux ici et là, sur les toits et sur les murs. L'artiste française détourne la fonction première du drapeau, le vidant de son message patriotique et politique. Celle qui avoue d'emblée sa filiation avec Daniel Buren n'en demeure pas moins des plus originales. Ses insectes sortis tout droit de l'encyclopédie, ses lapins bleus et ses fleurs jaunes et vertes ont été imprimés avec des encres sensibles à la chaleur, à la lumière et à l'humidité de l'air. Ce sont en fait des "drapeaux climatiques". Résultat: le promeneur, auquel l'artiste offre "ces petits moments de poésie", peut percevoir les changements de couleurs au gré du passage du temps. Mais entendons-nous, il n'y a rien de spectaculaire: "Ce n'est pas un feu d'artifice. Les changements sont très subtils, c'est comme le climat", ajoute-t-elle. Afin d'accompagner cette intervention urbaine, l'artiste a réalisé une édition de cartes postales sensibles au toucher et à la chaleur; ces images renvoient à la même iconographie que les drapeaux.
Interpellant aussi notre sensibilité aux intempéries, l'installation de Florent Cousineau taquine le passant. Du toit des Ateliers du Roulement à billes, sis dans la rue Sainte-Hélène, s'écoule une fine pluie tombant par intermittence sur les passants étonnés. Que le ciel soit bleu ou gris, les marcheurs sont invités à se munir de parapluies. Des arcs-en-ciel se dessinent en fin de journée; la nuit, la chute s'éclaire. Avec cette proposition, Florent Cousineau n'a pas affaire à un public cible et captif: "C'est précieux, ce contact avec les gens qui passent dans la rue. Ce sont eux qui font l'oeuvre." Une "manoeuvre", pour être plus précis, où la surprise et l'étonnement sont au rendez-vous. Outre son effet poétique, cette proposition témoigne avec acuité de nos rapports aux ressources naturelles: on peut être fasciné par l'abondance ou déconcerté par son usage. Sollicitant quant à lui l'action du vent, Le Catalyseur d'Odile Trépanier se fait discret, quoiqu'il s'offre au regard pour qui sait saisir les changements dans le paysage urbain. Occupant le sommet de la tour de l'ascenseur du Faubourg, il laisse deviner des formes et des couleurs qui apparaissent au gré du vent. Si elle se révèle à demi le jour, la nuit venue, l'oeuvre se laisse voir davantage. L'intervention d'Alexis Bellavance sur le toit de l'édifice CDTI (coin de la Couronne/Saint-Vallier) est aussi ingénieuse: huit grands tuyaux d'orgue perchés sur l'immeuble captent le bruit de la rue. "Avec cet orgue éolien, explique-t-il, je suis allé chercher les voix du vent." Lorsqu'on prête l'oreille, on peut entendre le chant des flûtes de la rue même. Si les conditions idéales ne sont pas réunies, on peut toujours les écouter sur la fréquence radio 87,9 FM diffusant dans un rayon de quelques centaines de mètres autour du bâtiment. On nous invite également à consulter le site Internet (www.chambreblanche.qc.ca/toits), où on peut suivre le déroulement simultané des quatre interventions. Mais on doit aussi et surtout en faire l'expérience de la rue.
 |